lettre-de-rivesaltes

EXTRAITS CHOISIS

 

« Lettre pour l’absent.

J’écris cette lettre pour l’absent que je n’ai jamais totalement rencontré. Un absent dont l’existence est officieuse. On ne sait pas qui il est ; à peine sait-on d’où il vient. Il est sans nom officiel maintenu malgré lui dans un lieu non commun. Ce lieu non commun on le nomme spontanément et par commodité terminologique un camp. Peu importe sa forme, son étendue et son mode d’organisation. Ce qui est désigné sous ce vocable c’est avant tout des êtres sans qualités peuplant des mondes à côté de celui des hommes du monde. (…) Quand je t’ai rencontré tu savais avec une conscience aigüe que tu ne vivais plus en société. (…) Combien de fois ai-je éprouvé, en t’écoutant et te regardant, une sorte de fascination (au sens premier de ne plus pouvoir momentanément réfléchir) pour l’être que tu avais dû être et que tu étais devenu ; livré devant moi, nu, sans protection d’aucune sorte ou si dérisoire, à quelques forces invisibles (« la faute à qui tout ça ? ») qui sans relâche, pensais-tu, se livraient à la destruction méthodique de ton identité, de tes liens d’appartenance ; en un mot à la destruction méthodique de ton corps pour atteindre ton âme. »

Extrait de la lettre de Smaïn Laacher.


« Le camp de Rivesaltes, actuellement en voie de devenir un mémorial, est l’exemple extraordinaire d’un espace qui a traversé les époques en perpétuant sa fonction de camp d’internement. Il représente un condensé historique de l’enfermement de populations depuis sa création jusqu’à sa fermeture en 2007. Ses murs, si solides, ont ainsi traversé les événements politiques majeurs de ces dernières décennies : depuis la seconde guerre mondiale, jusqu’à récemment, où des étrangers n’ayant pas le droit de demeurer sur le territoire français y séjournaient encore. Prochainement ses vestiges occuperont une nouvelle fonction : se souvenir pour ne jamais oublier l’enfermement des populations victimes de persécution, alors même qu’un nouveau camp de rétention a été construit à proximité de là, encore, à proximité de l’aéroport de Perpignan.
Je sens gronder en moi la colère face au paradoxe d’une telle situation : reconnaître des lieux de l’Histoire comme mémoriaux afin de transmettre le souvenir et éduquer les populations tout en abandonnant, à quelques années et kilomètres près, des populations qui vivent les mêmes formes de persécution. Alors je vous le demande, Monsieur le Président : quelle fonction assure finalement la commémoration et la reconnaissance de la résistance face à la terreur pour vivre ensemble au cœur de la cité? Malgré la construction de ces lieux de mémoire, et des hommages rendus, le passé destructif serait-il inexorablement amené à se reproduire, avec ses variations funestes à l’heure de la globalisation? »

Extrait de la lettre d’Elise Pestre, adressée au Président de la République.


« En ces temps modernes qui ont si peu de prise sur le présent et si peu confiance en ses valeurs morales qu’ils cherchent dans le passé matière à fiertés pour s’en approprier les mérites, il importe à chacun de réhabiliter à ses propres yeux le parcours singulier de l’un des siens et de se féliciter un peu de sa «gloire». Il est difficile d’admettre en effet que le passé a été forgé par les seuls « grands hommes », dans l’ingratitude oublieuse des petites gens. (…)
J’aime à penser que cette démarche mémorielle, évidemment anecdotique, trouvera un écho bienveillant auprès de tel ou tel lecteur et l’encouragera à chercher et à partager à son tour, dans les replis cachés ou oubliés de sa propre histoire familiale, les traces de vie de l’un des siens. C’est bien là affaire de cœur et de raison : sans cette épaisseur humaine, l’Histoire se désincarne, échappe aux vivants et pourrait n’être qu’un conte raconté aux enfants crédules. »

Extrait d’une lettre écrite par un auteur anonyme.


« Belgrade, 14 mai 2015

Louis, tu es mort depuis le 7 décembre 1886, dans la ville où je suis née, je ne t’ai jamais connu, je n’ai jamais connu ton fils Alexandre non plus, mort dix ans avant que je naisse, dans la maison de mes grands-parents où je passais des vacances gênées. Cette maison, la maison neuve, était tout à côté de la maison vieille, dans la ferme familiale. Je croyais que toute la famille était née dans la maison vieille, que la ferme, cette grande ferme qui occupait à elle seule, maison et dépendances, tout le hameau, était le lieu des origines. Mais toi, tu n’es pas né là, Louis, ni Alexandre. C’était un mystère. »

Extrait de la lettre d’Emmanuelle Pagano, adressée à son arrière-arrière-grand-père.


« Parcourir ces lieux, c’est se reconnecter à des espaces clivés, figés en l’état depuis longtemps. C’est rassembler les fragments visuels nécessaires pour recontacter une globalité. Comme l’on reprendrait contact avec des ancêtres, on peut donc reprendre contact avec des lieux, par une mise en chemin et une reconnaissance de ce qui y a été vécu. Revenir sur ces lieux du passé permet ainsi d’appréhender un événement que l’on ne peut questionner frontalement et de visualiser l’enfermement, l’anéantissement, afin de se séparer du vide qui s’inscrit en creux dans la transmission et que l’on continue à porter en soi. Arpenter, nommer, pour ne plus achopper sur l’indicible.  »

Extrait de la lettre de Christine Ulivucci.


 

« Les ferides de les lluites arriben molt enllà, i de moltes maneres. Les benes necessàries per curar-les —o perquè no facin tant de mal— poden prendre també moltes formes. Pot ajudar, fins i tot, escoltar avui el so d’un idioma antic. »

« Las heridas de guerra pueden tener distintas formas, y pueden ser casi inmunes al paso del tiempo. Para curarlas o aliviarlas hay algunas medicinas. Puede ayudar, por ejemplo, oír hoy las palabras de un idioma del pasado. »

« Les guerres provoquent des blessures que le temps n’efface pas et qui s’expriment de bien des façons. Les remèdes pour les soigner – pour qu’elles soient moins douloureuses – peuvent eux aussi prendre diverses formes. Écouter aujourd’hui la mélodie d’une langue du passé peut également aider à panser les plaies. »

Extrait de la lettre de Concepció Saurí Ros, envoyée depuis la Catalogne.


« La mémoire ?
J’essaye de reconstituer la mienne et essaye aussi de reconstituer celle d’autres personnes qui comme moi sont avides de savoir, en essayant de transmettre ce que nous apprenons tous les jours par des témoignages d’autres personnes encore vivantes ou par des « fils » ou « filles » de … comme nous nous nommons. »

Extrait de la lettre de Rosy Gomez.


« La volonté de bonheur est un combat, le seul don que nous puissions offrir à ceux à qui la vie fut ôtée dans la fleur de l’âge, condamnés au nom d’une extinction programmée. Ils chérissaient leurs enfants, prêts à tout pour les préserver. Aujourd’hui encore face à d’autres formes de barbarie, notre premier devoir est de chercher le bonheur autant que nous le pouvons. »

Extrait de la lettre d’Hélène Waysbord.

 

 

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